JEAN PAUL SARTRE ET LE MYSTERE DU VERBE INCARNE

JEAN PAUL SARTRE ET LE MYSTERE DU VERBE INCARNE

Le philosophe français (parisien) Jean-Paul Sartre (1905-1980) est, avec Sigmund Freud, le deuxième athée le plus flamboyant du XXe siècle. En vieillissant, Sartre est devenu très amer et radical, il souhaitait faire partie du club de ceux pour qui Dieu est «une hypothèse périmée qui mourra tranquillement et d'elle-même». Or, étonnamment, c'est justement Sartre qui mieux que quiconque, a expliqué l'incarnation de Dieu. 

La théologie catholique parle de « l'INCARNATION » (= le venir-dans-la-chair ) de Dieu. Pourquoi Dieu voulait-il à tout prix devenir chair ?

Sartre a écrit un spectacle de crèche vivante: Bariona, ou le Fils du tonnerre. Il l'a écrit et mis en scène en 1940 alors qu'il était prisonnier de guerre en Allemagne, près de Trèves. La pièce était prévue pour la fête de Noël du camp.

C'est une période de sa vie qui a beaucoup chamboulé Sartre. Il s'est plongé dans la lecture d'auteurs catholiques, comme Paul Claudel et Georges Bernanos : « Les deux grandes découvertes que j'ai faites en camp furent Le soulier de satin et Le journal d'un curé de campagne. Ce sont les seuls livres qui m'aient laissé une impression durable ». Il a fait la connaissance de prêtres, il se sentait fraternellement proche d'eux. «J'y ai retrouvé une forme de vie collective que je n'avais plus connue depuis l'École Normale Supérieure, et je dois avouer que j'y étais heureux».

Sartre a presque réussi à calmer sa détresse personnelle, le traumatisme du manque de père. Mais il n'y est pas arrivé. Sartre a tout de même écrit Bariona. L’histoire se déroule en Judée, sous l’occupation romaine, au moment de la naissance du Christ. Le personnage principal, Bariona, est le chef d’un village juif opprimé. Désespéré par la domination romaine, il décide d’empêcher les naissances pour éviter que son peuple continue de souffrir. Mais tout change avec l’annonce de la naissance d’un enfant (Jésus). Bariona est alors confronté à un dilemme : rester dans le désespoir ou retrouver une forme d’espoir et de résistance.

Ce spectacle contient trois passages époustouflants où Sartre explicite le mystère de l’incarnation et en même temps sa vie sans Dieu. Bariona dit : “Un homme - Dieu, un Dieu pétri de notre chair humiliée, un Dieu qui serait prêt à connaître ce goût amer que nous avons dans la bouche quand tout le monde nous abandonne, un Dieu qui par avance serait prêt à souffrir ce que je souffre aujourd'hui... c'est vraiment n'importe quoi !”. À un autre endroit, Sartre fait dire encore à Bariona: “Si un Dieu se faisait homme pour moi, alors je l'aimerais, je n'aimerais que lui. Alors des liens se formeraient entre lui et moi, et mon cheminement sur terre ne suffirait pas pour le remercier ; ce Dieu qui serait devenu homme, dans notre chair si aimable, si misérable, un Dieu qui prendrait la souffrance sur lui, ma souffrance d'aujourd'hui. Oui, si Dieu s'était fait homme pour moi, je l'aimerais... mais quel Dieu serait assez fou ?”.

Enfin, la Vierge Marie, chez Sartre, dit : “Ce Dieu est mon enfant. Cette chair divine est ma chair. Il est fait de moi, il a mes yeux et cette forme de bouche, c'est la forme de la mienne. Il me ressemble. Il est Dieu et il me ressemble. Et aucune femme n'a eu de la sorte son Dieu pour elle seule. Un Dieu tout petit qu'on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu'on peut toucher et qui vit”.

Aucune phrase de la Bible n'a été considérée comme aussi scandaleuse, au sein de l'Église comme à l'extérieur, que celle de l'Evangile de saint Jean 1, 14: « Et le Verbe (= Dieu) s'est fait chair, il a habité parmi nous». Pour les Grecs qui étaient très portés sur tout ce qui est intellectuel et sur le développement de leurs divinités mythologiques, un Dieu qui se fait chair, c'est tout simplement absurde. Et même au sein de l'Église, il y a une prolifération d'hérésies: 

- les MONOPHYSITES enseignaient que le Christ n'était pas en même temps vrai homme et vrai Dieu, il n'aurait eu que la nature divine. 

- le SUBORDINATIANISME disait que Jésus aurait été une sorte de Dieu de deuxième catégorie, en tout cas moins Dieu que le Père et le Saint Esprit. 

- les ADOPTIANISTES en revanche enseignaient que le Christ n'aurait été qu'un être humain ; lors du baptême dans le Jourdain, Dieu l'aurait en quelque sorte « adopté » comme son fils. 

- les DOCÉTISTES par contre enseignaient que le Christ était vraiment le Fils de Dieu, mais qu'il ne se serait pas incarné dans un corps de chair, il ne serait donc pas vraiment mort sur la croix.

L’église enseigne que le Christ s’est incarné miraculeusement par l’œuvre du Saint-Esprit au sein de la Vierge Marie (à Nazareth) et s’est fait homme (naissance à Bethléem) (lire les premiers chapitres de l’évangile de saint Luc): égal donc au Père selon la nature divine, et inférieur au Père selon la nature humaine. Il n’y a donc pas deux Fils de Dieu ni deux personnes, mais deux natures unies en une seule personne divine sans division et sans confusion. C’est un dogme de foi. (On peut lire aussi avec beaucoup de profit le Prologue de l’évangile de Saint Jean).

Deux conséquences spirituelles pour nous: 

Si Dieu a voulu partager notre condition, alors aucune réalité de notre vie n’est indifférente à ses yeux : ni nos joies, ni nos luttes, ni même nos faiblesses. Cela change tout. Nous n’avons plus à chercher Dieu loin de nous, mais à le reconnaître dans le concret de nos journées. Écrivait le Pape Benoît XVI : “Dieu est si grand, qu'il peut se faire petit. Dieu est si puissant qu'il peut se faire faible et venir à notre rencontre comme un enfant sans défense, afin que nous puissions l'aimer”.

Mais ce mystère nous engage aussi : si Dieu s’est fait proche de nous, nous sommes appelés à le présenter aux autres. Paul Claudel disait: “Ne parle du Christ que si on te le demande. Mais vis de telle manière qu’on te demande sur le Christ”.  

Il faut bien le dire: le Verbe incarné ne peut pas nous laisser indifférents. C.S. Lewis l'avait bien compris lorsqu'on parlant de Jésus disait “...Ou bien cet homme était et reste le Fils de Dieu, ou bien il ne fut rien d'autre qu'un aliéné. Vous pouvez l'enfermer comme fou, lui cracher au visage et le tuer comme un démon - ou au contraire, vous jeter à ses pieds et l'appeler Seigneur et Dieu… Jésus ne nous a pas laissé le choix. Il n'a pas eu cette intention…”. 

Bonne fête à tous de l'incarnation du Christ!

 

(texte inspiré de Youcat, Vivre en chrétien, 2021)

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