NOTRE VIE CHRETIENNE A LA LUMIERE DES PREMIERS CHRETIENS EN AFRIQUE DU NORD

NOTRE VIE CHRETIENNE A LA LUMIERE DES PREMIERS CHRETIENS EN AFRIQUE DU NORD

Conférence du P. Silvio Moreno, IVE

Aux religieux du diocèse le 2 février 2020

Chers amis,

Je pense qu’en tant que membres de cette Eglise nord-africaine, nous ne nous sommes pas encore appropriés comme il faut notre passé chrétien, spécialement celui des martyrs et des pères de l’Eglise des premiers siècles en Afrique du Nord. Il est dangereux de considérer nos aînés dans la foi comme une seule réalité historique ou archéologique. Sommes-nous suffisamment matures dans la foi pour ne pas vouloir apprendre de nos ainés dans la foi ? La question des « vieux palmiers » souvent évoquée par l’archevêque de Tunis Mgr Antoniazzi, ne se limite pas seulement à la grande sagesse des prêtres d’une époque récente… elle date depuis longtemps. Donc les trésors de la foi chrétienne en Afrique du Nord aux premiers siècles sont une source à laquelle nous pouvons puiser tous les jours.

Je suis de plus en plus convaincu que la foi et le sacrifice de nos aînés chrétiens sur cette terre tunisienne :

- soutient, malgré les distances, nos communautés chrétiennes d’aujourd’hui.  

- féconde, malgré les limites et les adversités, les semences des nouveaux chrétiens tunisiens. « Le sang de martyrs, semence de nouveaux chrétiens ».

- leur puissante intercession nous aide à obtenir les vocations sacerdotales et religieuses nécessaires en Tunisie pour développer à nouveau un christianisme autochtone (Implantatio ecclesiae).

Mais cette Eglise des premiers siècles a, certainement, ses lumières et ses sombres. Donc il est très intéressant de constater que notre « petit troupeau » d’aujourd’hui doit se laisser interroger par les lumières de l’Eglise primitive, mais aussi par ses aspects plus sombres, par ses côtés obscurs (elle est composée d’hommes pécheurs). Ce sont justement ces ombres et ces lumières qui doivent nous rendre vigilants dans nos relations, nos rencontres et pour notre mission dans ce beau pays.  

Les lumières 

- Le courage dans la persécution 

« Voilà pourquoi, malgré tant de cruelles persécutions, on a cru et prêché hautement la résurrection et l’immortalité de la chair, lesquelles ont d’abord paru en Jésus-Christ pour se réaliser un jour en tous les hommes ; Voilà pourquoi cette croyance a été semée par toute la terre pour croître et se développer de plus en plus par le sang fécond des martyrs». Saint Augustin (De Civitate Dei, 22-7).

« Devant la constance de nos martyrs, chacun se sent saisi d’une inquiétude : en lui s’allume le désir de chercher ce qui est la cause de cette constance ; une fois qu’il a connu la vérité, il embrasse aussitôt lui-même ». Tertullien (Scap, 5,4).

Pour nous, chrétiens d’aujourd’hui qui vivons aussi dans un contexte de persécution, il est important de nous laisser conquérir par cette constance et ce courage martyriale. Les martyrs chrétiens de la Tunisie ont été véritablement des « témoins » de la foi. Pourtant, et cela est important de le souligner, ils ne cherchent pas l’occasion de mourir. Donc le martyr ne cherche pas la vaine gloire, même à travers le sacrifice le plus complet, mais quand la Providence veut que le témoignage soit donné, il ne se détourne pas de son obligation d’aller jusqu’au bout. Cela illumine notre propre vie quotidienne ; en effet, tous les fidèles chrétiens sont appelés à rendre chaque jour, sans aucune provocation de leur part, un témoignage cohérent de la foi professée même au prix de souffrances et de durs sacrifices.

Suis-je capable donc de souffrir pour dire la vérité ? Suis-je capable de témoigner de ma foi devant les gens qui se moquent du christianisme ?

- L’adhésion au Christ de la communauté chrétienne primitive

Un point essentiel de cette nouvelle communauté fut l’attachement au Christ, positif, passionné, total. Ainsi par exemple, Félicité vit cette spiritualité : aujourd’hui, Félicité souffre les douleurs de l’enfantement ; demain, ce sera le Christ qui souffrira en elle les douleurs du martyre. Voir également le témoignage des martyrs d’Uthina : saint Gallonius et ses compagnons. Ils se font appeler « les Nazaréens ». Un chrétien est un « alter Christus ».  

Voilà pourquoi, dans ces premiers temps, ces chrétiens sont bien loin d’une lutte politico-révolutionnaire. Ils vivent plutôt d’une vision providentielle de la vie : foi absolue en Jésus-Christ, espérance totale en la promesse de la Vie Eternelle, charité poussée jusqu’à la donation de soi-même. 

Saint Cyprien affirme que, pour le chrétien, le martyre est aussi l’occasion d’actualiser et d’achever les engagements baptismaux : renoncer aux critères mondains, s’unir au sacrifice du Christ. Ce que fait encore plus parfaitement l’Eucharistie : en buvant le sang et mangeant le corps du Christ, le fidèle est uni d’une certaine manière à son sacrifice, et en souffrant lui-même dans son corps, il complète ce qui manque aux souffrances du Christ. Ainsi, dès les premiers siècles, s’établira l’usage de célébrer le banquet eucharistique sur les corps des martyrs. L’habitude de placer des reliques dans les autels est donc la suite exacte de cette très antique et belle observance.

Les sombres

- La superficialité et la mondanité de la vie des premiers chrétiens 

Bien que le christianisme en Afrique du Nord ait sans doute modifié les conduites individuelles de ses fidèles dans la réalité quotidienne, bien des attitudes, des usages, des croyances mêmes, qui s’enracinent dans le paganisme, ont persisté chez les convertis, créant un mélange dangereux qui ne fut guère perçu consciemment.

Sans cesse les évêques doivent mettre en garde leurs fidèles contre des pratiques idolâtres ou incompatibles avec la foi : ils leur interdisent d’assister aux jeux du cirque, aux spectacles des théâtres, aux sacrifices offerts aux dieux ; ils dénoncent les mariages mixtes.

Même si ceux qui se donnaient le nom de chrétien étaient plus nombreux que les païens dans les villes du IVème siècle, la vie des rues et des marchés ne s’en trouvait pas grandement changée. Souvent, lors de ses homélies, saint Augustin regrettait l’absence des chrétiens partis au théâtre. Ceux-là mêmes à qui profiteraient le plus les paroles qu’il avait préparées n’étaient pas là pour les écouter. Voir, par exemple, le beau sermon de saint Augustin prêché à Bulla Regia.

A la basilique, ils louaient Dieu, tandis qu’au théâtre et dans l’arène ils s’excitaient devant les dieux de la fertilité et de la guerre. Ils continuaient à porter des amulettes, mais y glissaient de temps en temps un verset de la Bible.

Saint Augustin affirme : « Ils s’imaginent tenir leurs richesses des démons qu’ils vénèrent, et se persuadent eux-mêmes que Dieu est nécessaire pour la vie éternelle, mais que pour les biens de cette vie, il vaut mieux s’adresser aux puissances démoniaques. Les insensés !» Il poursuivit, « …ce sont de bons chrétiens quand tout va bien : mais qu’il survienne quelque chose de fâcheux, ils courent chez la tireuse de cartes. Quels naïfs ! » (In psalmo 91, 7).

Cela nous conduit à la réflexion de la superficialité et mondanité dans notre vie religieuse. Le pape François nous explique : « Il serait superficiel d’affirmer que la mondanité consiste à mener une vie trop décontractée et frivole. Elle n’en est que la conséquence. La mondanité, c’est utiliser les critères du monde, suivre les critères du monde et choisir selon les critères du monde. Cela signifie discerner selon les critères du monde, préférer les critères du monde».

« Saint Ignace nous en parle lorsqu’il demande de démasquer les tromperies du monde. Les trois grâces que nous demandons dans cette méditation sont le repentir des péchés — c’est-à-dire la douleur des péchés —, la honte et la connaissance du monde, du démon et de ses affaires. Ainsi, la mondanité est à prendre en compte dans notre spiritualité et à considérer comme une tentation». (Rencontre avec les jésuites du Chili le 16 janvier 2018).  

- La division de la communauté chrétienne 

« Si un royaume est divisé contre lui-même ce royaume ne peut pas tenir. Si les gens d’une même maison se divisent entre eux, ces gens ne pourront pas tenir » dit le Seigneur (Mc 3, 22-30). Malheureusement dans cette église primitive la seule tunique du Christ (figure de l’unité de l’Eglise) a été divisée. « La tunique du Christ, tissée d’une seule pièce et sans couture, ne peut être divisée par ceux qui la possèdent. Indivise, d’un seul morceau, d’un seul tissu, elle figure la concorde et la cohésion de notre peuple, à nous qui avons revêtu le Christ. Par le mystère de ce vêtement et par son symbole, le Christ a rendu manifeste l’unité de l’Eglise ». (Saint Cyprien – Sur l’unité de l’Eglise).

Voilà pourquoi l’une des causes de la disparition partielle du christianisme en Afrique du Nord fut la division interne entre donatistes et catholiques. Nous, par contre, nous sommes appelés à être unis… pas divisés… il nous faut peut-être un examen de conscience pour découvrir nos divisions et voir comment nous pouvons les surmonter. Mais déjà il faut savoir que pour ne pas être divisés, il faut savoir où se trouve notre cœur. Saint Augustin nous dit : « Interrogez votre cœur si au Christ vous ne demandez que le royaume des cieux : pas de vanités, pas de biens temporels, pas de désirs corporels, non plus toutes les choses qui plaisent dans ce siècle et sur cette terre. Et lorsque vous vous serez interrogés, vous répondra votre conscience qui a le cœur en haut. Et si vous avez « le cœur en haut », vous êtes tissés depuis le haut ; et si depuis le haut vous êtes tissés, vous ne pouvez pas être divisés » (Sermon de saint Augustin à Thignica).

Comment vivons-nous cette unité dans notre Eglise en Tunisie ? Le Pape François nous dit : « …faire partie de l’Église signifie être unis au Christ et recevoir de Lui la vie divine qui nous fait vivre comme des chrétiens,

- cela signifie demeurer unis au Pape et aux évêques qui sont des instruments d’unité et de communion,

- cela signifie également apprendre à surmonter l’individualisme et les divisions, à mieux se comprendre, à harmoniser les diversités et les richesses de chacun...

L’unité est supérieure aux conflits, toujours ! Si les conflits ne se résolvent pas bien, ils nous séparent les uns des autres, ils nous séparent de Dieu... N’allons pas sur le chemin des divisions, de la lutte entre nous ! Tous unis, tous unis avec nos différences, mais unis, toujours : tel est le chemin de Jésus... L’unité est une grâce que nous devons demander au Seigneur afin qu’il nous libère des tentations de la division, des combats qui nous opposent, des égoïsmes, des commérages. Combien de mal font les bavardages, combien de mal ! Il ne faut jamais dire de médisances sur les autres, jamais ! Combien de dégâts provoquent dans l’Église les divisions entre les chrétiens, les positions partisanes, les intérêts mesquins ! » (Audience générale 19 juin 2013).  

Conclusion

Mes chers frères et sœurs, je termine avec un témoignage très éloquent. Il s’agit d’une épitaphe trouvée lors des fouilles de la Direction des Antiquités de Tunisie, dans la basilique II de Sbeïtla, dans l’église de Vitalis d’après le nom du prêtre défunt. C’est une dalle brisée en deux morceaux, complète, mais très usée ; revers travaillé à la grosse pointe. Elle est conservée dans les réserves du musée du Bardo. Elle a un texte en latin de délicate composition qui se traduit comme suit :

« Au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit. Amen. Vitalis, prêtre, j’ai vécu en Dieu 78 ans, je repose dans le Seigneur. Ici je repose dans le calme et la paix, je suis retourné à la poussière. Mon espoir reste en effet en toi Esprit qui vient ; toi qui as créé toutes choses et qui es capable même de ressusciter ces cendres. La Sagesse divine est en effet plus belle que le soleil et elle surpasse toutes les constellations, comparée à la lumière, elle l’emporte. Bien qu’étant seule, elle peut tout en demeurant elle-même, elle est le lien de toutes choses. Né la vingt-huitième année du roi Geiséric, la veille des ides de septembre (12 septembre) ».

Ce texte nous montre la foi profonde de premiers chrétiens. Foi selon laquelle nous devons nous inspirer dans notre quotidien. Il nous montre un esprit inondé complètement par l’amour de la Sagesse divine, du Verbe Incarné. Enfin il nous montre un attachement profond aux Saintes Ecritures puisque le texte est inspiré de plusieurs versets bibliques. Ainsi la genèse (3, 19) affirme « Tu es poussière et tu retourneras à la poussière ». Dans la lettre aux Hébreux (10, 37) nous lisons Qui venturus est, venie « Celui qui vient arrivera » ; A mortuis suscitare potens est Deus « Dieu est assez puissant pour ressusciter même les morts… » (11, 19). Finalement nous pouvons rapprocher l’éloge de la Sagesse divine du livre de la Sapientia 7, 29 : « Elle est en effet, plus belle que le soleil, elle surpasse toutes les constellations, comparée à la lumière, elle l’emporte car elle fait place à la nuit… elle renouvelle l’univers ». (Cf. L. Ennabli, Catalogue des inscriptions chrétiennes sur pierre du musée du Bardo, Tunis, 2000, p. 46 – 47.

Prions pour que notre vie chrétienne soit une communion intime avec la même Sagesse divine qui a guidé les pas des premiers chrétiens aux premiers siècles et qui guide encore aujourd’hui nos pas vers les demeures éternels.   

 

 

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